Jack.org

Ce texte a été rédigé par Kharoll-Ann Souffrant.

volunteer-banner-compressorConnaissez-vous Jack.org ? Jack.org est un mouvement national de jeunes leaders qui sont dédiés à enrayer le silence entourant la santé et la maladie mentale. Pour ce faire, ils forment des dizaines et des dizaines de jeunes adultes ayant été directement affectés par la maladie mentale afin qu’ils puissent offrir des conférences sur l’impact négatif de la stigmatisation partout au Canada, principalement en anglais.

L’histoire derrière Jack.org

Jack.org est une initiative qui a débuté avec une vraie personne, Jack Windeler. Jack venait tout juste de terminer sa dernière année du secondaire et est entré en première année à l’Université Queens. Il était tout juste âgé de 18 ans. Les mois ont passé et Jack avait de plus en plus de difficultés avec sa santé mentale. Cependant, il n’en avait pas parlé à personne et personne n’était vraiment au courant qu’il allait mal à ce point. Tragiquement, dans le deuxième semestre de sa première année d’université, Jack s’est enlevé la vie. (http://www.queensjournal.ca/story/2010-04-01/news/remembering-jack/)

Rapidement, sa famille et ses amis se sont rassemblés et ont tenté de réfléchir à des façons de faire en sorte que ceci ne se reproduise plus jamais pour aucun autre jeune. Ils voulaient trouver des façons d’identifier plus efficacement d’autres « Jacks ». Ce qui a commencé en une initiative locale a rapidement pris de l’ampleur et s’est transformé en un mouvement de jeunes dispersés au quatre coins du pays mais unis d’une même conviction : celle de faire du tabou et de la honte concernant la maladie mentale chose du passé. Eric Windeler, le père de Jack et directeur général de l’organisme a notamment reçu la Médaille du Jubilé de Diamant de la Reine pour son implication et son impact considérable sur la société.

Mon parcours avec Jack.org

Cela fait plusieurs années que je réfléchis à partager mon propre parcours de rétablissement considérant la santé et la maladie mentale de manière plus large. J’ai la conviction que mon récit pourra aider d’autres jeunes tout en permettant de mettre un visage humain et réel sur des étiquettes qui sont souvent nébuleuses et effrayantes pour monsieur et madame tout le monde. Car il est important de mettre l’accent sur le fameux message « Je suis une personne, pas une maladie. » Je veux surtout lancer le message que vivre avec un diagnostic de maladie mentale n’est pas la fin du monde, une fois que l’on a la bonne aide et les services appropriés. Or, la première étape est d’en parler et pour cela, il faut enrayer le climat de stigmatisation qui musèle les gens qui souffrent. Pour enrayer ce climat, les études ont démontré qu’une combinaison d’éducation et de mise à l’avant de modèles positifs de rétablissement est souvent la meilleure option.

J’ai donc décidé de m’associer avec Jack.org en suivant leur formation à distance au cours de l’été 2015. En tant qu’intervenante en santé mentale, j’ai été agréablement surprise de la qualité des informations prodiguées dans les divers documents et du professionnalisme des deux animatrices des vidéos que j’écoutais à chaque semaine, deux autres jeunes adultes ayant un parcours de vie similaire au mien. J’ai également eu à faire deux examens et deux présentations et j’ai été fort touchée lorsque l’on m’a dit que j’étais l’une des personnes les mieux préparées parmi la cinquantaine de jeunes ayant suivi la formation. Il faut dire que je présentais en anglais, qui n’est pas ma langue maternelle ce qui m’a demandé un effort supplémentaire. Mais je crois être parvenue à bien m’en sortir quand même (merci McGill !) malgré mes appréhensions au départ.

Je viens donc d’apprendre que j’ai passé le test pour ma présentation finale. Ce qui veut dire que je vais être amenée à faire des conférences pour Jack.org en anglais et sans doute en français aussi si la demande se présente. Je trouve fort dommage que cette organisation dont la philosophie est admirable ne soit pas mieux connue dans le milieu francophone. La formation est dispensée de manière absolument gratuite tout comme les déplacements et l’hébergement sont couverts par l’organisation. Quoi de mieux ? À mes yeux et avec beaucoup de temps devant moi cet été, je ne voyais pas comment ne pas m’associer à quelque chose comme ça. C’était juste parfait et en alignement complet avec mon projet de faire des conférences.

Je vous invite à prendre connaissance de leur site web ici : jack.org

Et de cette magnifique vidéo qui donne les larmes aux yeux : https://www.youtube.com/watch?v=ZEblxw08r68

Ensemble, maintenant, transformons le discours entourant la santé et la maladie mentale.

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Annabelle

Annabelle. Elle a le prénom d’une poupée de porcelaine. La voix, aussi, si les poupées de porcelaine en avait une.

Annabelle a, selon son médecin, un diagnostic de trouble de la personnalité limite, de phobie sociale et de dépression majeure. Ces diagnostics longs comme le bras, long comme son bras mutilé, expliquent certains comportements, certaines façons de penser mais ils ne parviennent pas à la définir entièrement. Annabelle est beaucoup plus que ça.

J’ai fait connaissance avec Annabelle via Twitter. Elle se présente comme ceci : « Femme. 21 ans. Maman monoparentale d’un p’tit homme de 20 mois. Étudiante. Je déteste l’hypocrisie et l’injustice. Voilà! »

Au départ, je voulais la rencontrer pour faire un portrait de famille, pour parler de sa situation de mère monoparentale. Finalement, nous avons parlé de tant d’autres choses. Nous avons parlé du silence. Et cela fera bientôt 2 semaines que nous nous sommes rencontrées et j’ai encore du mal à écrire, à décrire son histoire. Je veux que tout y soit, que vous compreniez bien. Peut-être est-ce moi, aussi, qui veut bien comprendre.

Annabelle vient d’une famille bien nantie. Son père gagne bien sa vie, et celle de sa famille. Sa mère s’occupe de ses deux filles à la maison. Pourtant, tôt dans sa vie, le silence est roi. On ne parle pas de ce qui ne va pas. On n’encourage pas les enfants à vivre leurs émotions. On ne valide pas les enfants lorsqu’ils ont de la peine. On leur somme d’arrêter. Ils ramènent trop à leur propre souffrance, ingérable, invivable.

Lorsqu’Annabelle commence l’école, elle n’a jamais été en contact avec beaucoup d’enfants. Elle est de nature réservée, aussi; elle ne va pas vraiment vers les autres et ceux-ci font de même. Puis, elle est victime d’intimidation. Elle a du mal à se défendre et elle n’a pas d’amis pour l’aider à le faire. Les enseignants voient mais se taisent. Les élèves aussi. Tout le monde garde toujours le silence, dans la vie d’Annabelle.

Rapidement, sa sœur semble combler les attentes de ses parents à tous les niveaux; c’est une enfant intelligente, sociale, intéressante, divertissante. Annabelle, elle réussit bien à l’école. Mais elle n’a pas d’amis à elle. Elle emprunte celles de sa sœur, lorsqu’elles viennent à la maison. Elle ne dit rien d’extraordinaire et ne consiste pas en le centre d’attention lors des fêtes familiales. Au secondaire, Annabelle se mutile; le visage, les bras. Personne ne dit mot. On fait semblant de ne pas voir les traces laissés par ses ongles sur ses joues.

Annabelle commence le cégep. À ce moment, elle rencontre David (nom fictif). David habite à Montréal avec son père. Il travaille, il a de l’argent. Il la trouve belle, il le lui dit, il le lui fait sentir. Annabelle existe, puisqu’on met des mots sur elle. Enfin. Elle passe son temps avec lui; elle ne fréquente plus le cégep, ne fait plus ses travaux. Elle échoue dans l’ensemble de ses cours et ce, sans en parler à ses parents.

David consomme fréquemment devant elle. De la cocaïne. Après quelques temps, Annabelle est curieuse; elle essaie. Elle devient accro instantanément. Lorsqu’elle ne consomme pas, elle pense au moment où elle le fera. Lorsqu’elle est sur un « high », elle est bien. Elle est engourdie. Elle ne ressent plus la douleur. Lorsqu’elle est en manque, elle a mal; un poing lui serre la poitrine et lui rend la respiration difficile. Toutes ses économies y passent. David contrôle sa consommation; lorsqu’il en a assez d’elle, qui habite maintenant avec lui, il la renvoie chez ses parents quelques jours. Pendant ce moment, Annabelle est en sevrage; elle a mal.

David contrôle aussi son portefeuille, sa vie sociale et sa vie familiale. Annabelle coupe les ponts avec toutes ses amies et les membres de la famille. Outre lorsqu’elle est renvoyée de force chez ses parents, elle ne leur adresse pas la parole, ne répond pas à leur appel et ne ressent pas le besoin de les appeler.

Puis, Annabelle fait un test de grossesse; il lui semble que ça fait un moment qu’elle n’a pas eu ses règles. « À ce moment-là, juste prendre ma pilule à tous les jours était une trop grosse responsabilité pour moi ». Le test est positif. Et il l’aurait été si elle l’avait fait 5 mois plus tôt. Sa mère prend rendez-vous à la clinique pour un avortement; allongée sur la chaise, Annabelle dit à l’infirmière qu’elle est ici pour sa mère. L’infirmière refuse de procéder à l’avortement sans son consentement. Annabelle repart avec son ventre si peu rebondi et sa dépendance à la cocaïne.

Depuis quelques temps, David est violent avec elle. Il la frappe sur les cuisses quand il est en colère; contre elle, contre lui, contre la vie. Il menace fréquemment de la quitter et de la laisser seule au monde. Annabelle se dit que maintenant qu’elle porte son enfant, jamais plus il ne voudra s’en aller.

Annabelle crève ses eaux juste après avoir consommé de la cocaïne . Elle accouche, alors qu’elle encore sous les effets de la drogue absorbée quelques heures auparavant. Les infirmières laissent son bébé naissant quelques secondes à peine sur son ventre avant de le reprendre et de le nettoyer. Il est tout petit; son poids est nettement sous la norme. Les infirmières informent Annabelle qu’il doit rester à l’hôpital quelques jours dans un incubateur.

Trois jours après l’accouchement, son enfant commence à manifester des signes de sevrage; ceci met la puce à l’oreille des infirmières, qui testent son urine. Résultat : positif. Des traces de cocaïne y sont décelées. Le petit d’Annabelle ne peut quitter l’hôpital seul avec elle et un signalement doit être fait à la DPJ, afin de le protéger.

À ce moment, Annabelle comprend la gravité de la situation; elle ne veut pas perdre son fils. Pour rien au monde. Ça, elle l’avait compris à l’accouchement; en voyant ce petit être, elle avait saisi qu’il avait cruellement besoin d’elle et qu’à son tour, elle se devait de répondre à ses besoins. Sa décision était donc prise : terminée, la consommation.

Elle dit qu’elle s’est alors sentie comme une maman lionne, prête à tout pour protéger son fils, pour lui offrir la meilleure vie possible, le meilleur d’elle, surtout. Et le meilleur d’elle est surtout visible lorsqu’elle est sobre. Et depuis le jour de la naissance de son fils, elle l’est, sobre. Et pour rien au monde elle ne s’embrouillerait les esprits comme avant; elle ne veut rien manquer de la vie de son fils, de son développement, de la consolidation de leur relation.

Depuis, Annabelle a eu du soutien de la DPJ; de travailleuses sociales, d’une psychoéducatrice. Puis, d’un organisme relié à la cessation de la consommation. Annabelle est présente à tous ses rendez-vous, elle met en application les stratégies proposées, elle se confie. Puis, elle est suivi au CLSC par une psychologue.

Plus elle se confie, plus ses intervenantes constatent qu’elle ne va pas. Elle est redirigée vers un projet expérimental, constitué d’une équipe multidisciplinaire. On émet alors les hypothèses de phobie sociale, de trouble de la personnalité limite et de dépression sévère qui persiste depuis l’école primaire.

Annabelle en est là; maman monoparentale d’un p’tit coco de 2 ans, habitant chez ses parents qui la somment de ne pas sortir avec le petit en plein jour de peur que les voisins les voient, de retour sur les bancs d’école pour travailler « avec les gens, afin de les aider », en suivi avec sa psychologue. Elle compte déménager dès que son compte bancaire le lui permettra.

Et malgré sa phobie sociale et donc, de sa peur de l’autre, elle a accepté de me rencontrer, à partir d’un message Twitter, pour me raconter sa vie. Elle aurait aimé, elle aussi, lire un témoignage de la sorte alors qu’elle était en pleine noirceur.

À toutes les Annabelle de la Terre, la lumière est là. Peut-être ne la voyez-vous pas encore, mais continuez d’avancer. Vos pas vous mèneront vers le bout du tunnel.

-Stéphanie Deslauriers

Voici la liste des ressources qui ont aidé Annabelle à se sortir de la torpeur :

– Centre Dollard-Cormier 950, rue de Louvain Est

Montréal (Québec) H2M 2E8

(514) 385-1232

-Organisme en Violence Conjugale : Regard En Elle

(450)582-6000 ou 1-888-582-6005

-Programme de Soins Partagés (nécessitant une référence médicale)