Articles, La vie, Santé mentale

Le trou entre les chaises – La série : L’aide a parfois un horaire

Par Geneviève Chénard.

Ils s’appellent Jérémie, Mathis, Nicolas, Marie-Lou, Antoine et Kim. Ils ont tous besoin d’aide. Ils sont en échec scolaire, en mal d’amis, en mal de vivre. Ils en arrachent.

Leurs parents travaillent sur un horaire régulier et certains cumulent les emplois. Maslow l’a montré, avant de s’accomplir dans la vie il faut manger et se loger. Ils parfois eux-mêmes aux prises avec leur propre détresse, parfois monoparentaux, souvent dépassés. Ils doivent conjuguer avec l’impossible conciliation travail-famille. Certains, dans un soubresaut d’espoir, vont aller chercher de l’aide. Ils n’en peuvent plus de voir leurs enfants souffrir. Ils voudraient être plus disponibles, mais Maslow l’a montré : il faut manger. clipart-horaires-300x224

L’école appelle souvent, trop souvent.  Ils doivent se présenter pour les plans d’intervention et les retours après les suspensions. Ils doivent se présenter sur les horaires d’école : les profs aussi veulent concilier le travail et la famille. Mais la maman de Jérémie vient de commencer son nouvel emploi. Son papa… il a fourni le sperme. Si elle rate une journée, son patron lui a dit, il y en a d’autres sur la liste. Si elle perd son emploi, la crise sera pire. Certains vont la regarder avec des yeux culpabilisants parce qu’elle n’est pas assez investie pour son fils. Elle lui en voudra, ce soir, d’avoir encore été suspendu parce qu’il s’est battu.

Le papa d’Antoine et de Kim s’est décidé à faire appel à la DPJ. Ses enfants sont en garde partagée, mais plus le temps avance, plus ses enfants semblent fâchés contre lui. Ils arrivent toujours avec des messages de maman. Il se fait répondre que s’il ne fait pas mieux sa « job de père », maman les prendra à temps plein. Il est à bout, il a peur. C’est avec la boule au ventre qu’il regarde ses enfants s’endormir le soir. Les intervenants de la DPJ veulent bien le rencontrer, mais ils n’ont pas le droit de travailler de soir, sauf exception et les soirées d’exception sont déjà remplies. Il prend sa journée pour le premier rendez-vous, mais il apprend que les suivis auront lieu de jour. En attendant, il songe à abandonner la garde partagée parce qu’il se sent coincé,  il se sent poche, tellement pas bon que même ses enfants lui disent.

Dernièrement, les familles de Mathis, de Marie-Lou ont vu leurs dossiers être fermés dans une ressource de la région. La raison : il faut uniformiser les horaires des intervenants. Évidemment, ils ont uniformisé entre 9 heures et 17 heures. En plus, les heures supplémentaires ne sont plus permises ou alors compensées par des congés. Puisque tous ces parents travaillent, ils ont dû abandonner les services. Ils ne sont plus volontaires apparemment. En fait, le système a décidé qu’ils ne l’étaient plus parce qu’ils refusaient de prendre congé pendant la semaine.

Les intervenants sont à bout de souffle.

« On en voit plus le soir et on aide beaucoup, parce que l’intervention, c’est répondre aux besoins. Là, rajoute de la pression là où le presto est déjà en train de sauter. Mais mon boss veut pas. Il faut pas créer de précédents, il faut surtout pas dire que nous, on veut travailler de soir parce qu’on passe pour les zélés qui nuisent à la qualité de vie des gens du réseau. Mais moi, quand je l’ai pris ma job, je savais que je travaillerais de soir. Je le dis comment aux familles? »

En ce moment, on coupe, on uniformise, bref on éloigne les chaises des unes des autres. Dans le fond, tous ces enfants et tous ces parents voient leur détresse exploser. Tout ce qu’ils demandent, c’est un réseau qui tient compte des besoins des intervenants et des besoins des familles. Dans le fond, ils ont besoin d’arrangements. Je ne suis pas économiste, mais je suis prête à parier que ça coûterait pas mal moins cher aux contribuables. La prochaine fois que vous croisez un décrocheur ou un itinérant, il s’agira peut-être de ces enfants.  Leurs parents se sentiront coupables, alors qu’ils auront pourtant été chercher de l’aide quand il était encore temps, mais c’était en dehors des heures d’ouverture.

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Le trou entre les chaise – La série : Jeanne

Par Geneviève Chénard.

En 2015, Sam Hamad déposait le projet de loi 70 : les demandeurs d’aide sociale n’ayant aucune contrainte devront s’inscrire à une démarche de recherche d’emploi, sous peine de pénalité. La distance ne sera plus une raison de ne pas accepter un emploi, peu importe la distance. En cas de refus, le chèque pourrait être amputé de moitié. Apparemment, l’objectif est de briser le cercle de la pauvreté. En outre, une prime serait accordée à ceux acceptant un emploi.

diplomaJeanne est étudiante à l’université et prestataire de l’aide sociale. Elle bûche pour s’en sortir, l’idée étant de posséder un diplôme pour se sortir du cycle de la pauvreté tout en n’ayant pas les capacités physiques et mentales de travailler pour payer ses études. Son père est sur l’aide sociale, sa mère l’aide au meilleur de ses capacités, mais ses moyens demeurent limités. Jeanne dit qu’elles font des miracles.

« On ne “vit” pas sur le bs, on “survit”. Pour arriver, tu passes ton temps et ton énergie à aller dans les organismes de charité. Le seul autre moyen c’est, si tu en es capable, de travailler et gagner 200$ par mois (plafond du bs) et te faire croire que c’est assez pour combler le reste… Le fonctionnement de l’aide social n’est pas optimal pour qui veut en sortir ».

Même si elle le dit, elle a peur de l’affirmer parce que c’est basé sur son expérience. Pour moi, ça reflète l’une des choses qui clochent dans la société : le nivellement par le bas. Oui, certains s’en sortent plus facilement. Toujours est-il qu’il y a encore des gens qu’on échappe.

Jeanne est douée d’une intelligence, de capacités de conceptualisation et d’organisation hors normes et elle a de l’ambition. L’affaire, c’est que son cerveau est plus efficace que son corps. Jeanne a aussi pigé un mauvais numéro à la loterie de la santé mentale : ses problèmes rendent sa vie plus difficile au plan social et du travail d’équipe. Ce qui est génial, c’est qu’elle le sait et vise à développer ses compétences dans un domaine qui lui convient. Toutefois, il semble que cela ne soit pas une bonne idée d’étudier à l’université. Le fait de terminer un secondaire 5 ou d’obtenir un diplôme d’études professionnelles sont les seules options retenues au niveau des programmes de financement : il faut s’en sortir et s’en sortir rapidement.

 « T’as pas le droit d’améliorer tes conditions de vie et réellement briser le cycle de la pauvreté en faisant une technique et encore plus impensable est l’université!».

Jeanne en a marre de ne pas avoir de dignité. L’étiquette est lourde à porter et ne tiens aucun compte de la vie ou des raisons pour lesquelles tu y es, voire même de ce que tu fais pour t’en sortir. Jeanne, je la côtoie souvent. Elle passe tellement de temps à essayer de trouver des moyens de continuer d’étudier et à remplir les tonnes de papiers demandés par le ministère…. Je comprends ceux qui abandonnent et restent sur l’aide sociale. Parce que question de lui simplifier la vie, elle n’a pas le droit de prendre plus qu’un certain nombre de cours. Pourtant, si on lui accordait ça, elle obtiendrait un diplôme rapidement, donc un travail, donc… vous voyez? On veut sortir les gens de la pauvreté, mais à nos conditions. Beau paradoxe.

Alors donc, Jeanne se démène pour continuer ses suivis médicaux et psychologiques qui lui permettront d’améliorer sa situation et d’obtenir un papier pour montrer qu’elle a des contraintes à l’emploi. Elle voudrait bien avoir des prêts et bourses et pouvoir rembourser ses prêts par la suite, mais il ne semble pas y avoir de communication entre les différents ministères. Elle va finir par finir ses études, avoir un emploi et payer ses impôts, mais la tâche aura été ardue et ça, c’est si le projet de loi lui permet de terminer ses études ou l’oblige à prendre un emploi qui alourdira ses problèmes de santé la plongeant dans une pauvreté bien plus profonde. Dans le fond, Jeanne voudrait simplement être reconnue comme un humain à part entière avec des limites, mais qui mise présentement sur ses capacités pour devenir une citoyenne égale aux autres.

À suivre…

***BS été utilisé pour parler de l’aide sociale, ainsi que des programmes issus d’Emploi Québec, simplement parce que c’est “bs” qu’on entend partout. Jeanne tient aussi à souligner qu’on “soit sur le bs” qu’on « soit un bs” ne semble faire aucune différence dans l’esprit des gens. Pourtant, les deux sont presque aussi souvent utilisé l’un que l’autre, même si personne d’autre n’est nommé ou identifié de par la source de son chèque.