La liberté des uns s’arrête là où commence celle des autres

Par Kharoll-Ann Souffrant.

Dans la vie, j’ai un défaut qui est à la fois une qualité. Je prends beaucoup de temps avant de me forger un avis sur à peu près tout. Je suis capable de suspendre mon jugement sur une situation donnée, de prendre un recul et un temps de réflexion avant de donner mon point de vue (qui dans la plupart des cas, se retrouve à être nuancé plutôt que complètement noir ou complètement blanc). Je suis capable aussi de remettre en question ce que je tenais pour acquis et d’utiliser mon esprit critique.

J’ai aussi une politique personnelle tant sur les réseaux sociaux que dans la vie. Je fais mon possible pour être franche, directe, mais également diplomate et sensible aux émotions d’autrui. Si ce que je m’apprête à écrire ou à exprimer n’est pas quelque chose que je dirais en pleine face, et bien je m’abstiens de commentaires. Parfois, ça ne vaut pas la peine de nourrir du négatif avec du négatif. Et puis, il y a toujours une bonne raison pourquoi les gens sont comme ils sont ou qu’ils font ce qu’ils font. On est tous humains après tout. Je crois, sans doute, naïvement, que nous essayons tous de faire de notre mieux ici-bas. Donc, je ne veux pas alourdir le fardeau (souvent invisible et inconnu de tous) que portent les gens sur leurs épaules.

Je ne suis pas spécialement sage, comme diront certains. Je ne suis pas non plus parfaite. C’est que pour avoir été victime d’intimidation et de cyberintimidation au secondaire, disons que je fais attention à ne pas heurter les autres à mon tour. Je ne veux pas que les autres se sentent comme moi je me sentais à une certaine époque. Je sais que les mots (en bien comme en mal) ça laisse des traces pour la vie et qu’ils peuvent même tuer. Alors, quand j’écris, je pense toujours à la manière dont la personne dont je parle pourrait recevoir mes propos si par inadvertance, elle pouvait tomber dessus. Je crois sincèrement que toute tribune vient avec une responsabilité et j’essaie de m’en porter garante.

Mais là n’est pas exactement le but de ce billet.

http://www.amnesty.ca/sites/amnesty/files/imagecache/slideshow650x650/images/slideshows/15659738984_b367af2387_o_1.jpgParlons de l’affaire Mike Ward-Jérémy Gabriel. Oui, des tas de gens ont écrit là-dessus. Je ne veux pas répéter ce qui a maintes fois été dit dans un billet interminable. Or, je crois juste que plusieurs font preuve d’une grande hypocrisie lorsqu’ils abordent la fameuse défense intouchable de la liberté d’expression. On n’a qu’à penser à Raif Badawi et plusieurs autres qui croupissent en prison et pour lesquels plusieurs personnes ne se mobilisent pas d’un iota. [1] Mais ce n’est pas sans rappeler l’affaire Gab Roy vs Mariloup Wolfe ou encore Jeff Fillion vs Sophie Chiasson. À plus d’une reprise, on brandit la liberté d’expression comme un passe-droit pour salir, détruire, blesser, lyncher et j’en passe. Pour briser des vies, même si l’intention première n’est peut-être pas celle-là. Sans égard à la manière dont ça pourrait être reçu par les principaux concernés. Et ça me pue au nez. De se cacher derrière un humour qui ne fait pas rire pour s’en prendre notamment à ceux qui sont moins privilégiés dans notre société.

C’est Dany Turcotte qui disait « Les fous du roi ne sont pas là pour frapper sur les plus faibles, mais bien pour ébranler le roi. »

Ce sera tout pour moi.

[1] http://quebec.huffingtonpost.ca/2016/07/28/quatre-causes-liberte-dexpression-humoristes-sinsurger_n_11240080.html

 

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Rayonner même dans la mort

Par Kharoll-Ann Souffrant.

Il y a quelques jours à peine, j’ai appris que j’ai remporté le prix humanitaire Terry Fox. C’est une distinction importante et prestigieuse que seulement une vingtaine de jeunes Canadiens arrivent à obtenir chaque année. Je ne vous le cache pas : je suis profondément honorée que mon engagement social et mon parcours académique soient ainsi soulignés. Par ricochet, cela m’a amenée à faire plus de recherches sur la personne qui a inspiré ce prix.

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu une vague idée de qui était Terry Fox. Son nom m’a toujours été familier, son image encore plus. C’est bien la preuve qu’il a hautement été médiatisé, car il est décédé près d’une décennie avant ma naissance.

 

Photo tirée du site : Terryfox.org

Photo tirée du site : Terryfox.org

Terry Fox, c’est ce jeune homme qui à l’âge de 18 ans s’est fait diagnostiquer un cancer des os. Il s’est fait amputer une jambe afin d’éviter la propagation de la maladie. Néanmoins, il ne s’est jamais laissé abattre. Il s’est entrainé pendant 14 mois afin de convaincre la Société canadienne du cancer de le soutenir financièrement. C’est que Terry voulait courir à travers le pays pour sensibiliser la population à cette maladie et par le fait même, ramasser des fonds pour la recherche.

Terry Fox n’a jamais pu terminer sa course. Il est décédé à 23 ans des suites de la maladie qui s’est répandue dans ses poumons. Néanmoins, son courage, sa détermination et son initiative ont permis de ramasser 24.2 millions de dollars. Terry Fox a reçu l’Ordre du Canada et plusieurs institutions au pays sont nommées après lui comme des écoles. Il y a même un film documentaire qui le met en vedette. Aujourd’hui, des villes partout à travers le monde ont pris le flambeau et courent à sa mémoire et pour cette cause qui lui était si chère et qui touche tant d’individus dans notre société.

Depuis que j’ai reçu ce prix, il y a quelque chose qui m’a frappée et que je trouve très particulier.

D’une part, c’était de constater la communauté de gens qu’il a su créer en étant simplement lui-même. L’unité qui s’est forgée autour de sa vision. La solidarité, l’espoir et les liens qui se sont créés par son message. Il en a inspiré plus d’un. Et lorsqu’il est décédé, Pierre Eliott Trudeau a déclaré à la Chambre des communes qu’il y a peu d’individus qui suscitent l’unanimité de leur vivant, mais également après leur décès. Et c’est exactement ce que je ressens quand je pense à Terry.

Je n’ai jamais vécu de cancer. Je touche du bois pour que ce mal ne vienne pas frapper à ma porte, car la santé n’est jamais acquise pour personne. Je m’efforce de prendre soin de ma santé physique tout comme je prends soin de ma santé mentale.

Mais je pense beaucoup à Terry. Même dans la mort, son aura rayonne très fort. Les valeurs qu’il incarnait et le message qu’il voulait passer est là pour durer. Et ce, malgré son jeune âge. Malgré le fait que cela fait près de trente-cinq ans qu’il est décédé. J’ai aujourd’hui le sentiment d’avoir un certain lien avec lui, même si je ne l’ai jamais connu. C’est comme s’il n’était jamais vraiment mort. Et il y a quelque chose que je trouve profondément beau là-dedans. Comme on dit en anglais, his legacy lives on.

Être célibataire

Par Kharoll-Ann Souffrant.

J’ai 23 ans. Et oui, je suis aussi célibataire. J’ai eu mon lot d’expériences négatives en amour. Je ne m’étalerai pas sur ce point mais disons que j’ai été marquée au fer rouge par certaines d’entre elles.

Ces dernières années, comme l’amour n’était pas au rendez-vous et qu’on ne peut pas forcer ces choses-là, j’ai décidé de prendre soin de moi. Je me suis impliquée dans tous les projets que j’avais envie de mener tant que le temps, l’énergie et le portefeuille d’étudiante universitaire me le permettait. Et je suis pas mal fière de ce que j’ai réussi à accomplir de cette manière.

J’ai regardé les photos de bébé et de mariage qui défilaient sur mon profil Facebook de connaissances de mon âge en tentant d’accepter que mon tour n’était tout simplement pas encore venu. Oui, je me suis parfois sentie seule à me demander si j’avais quelque chose qui clochait chez moi considérant que je n’ai aucune expérience positive dans cette sphère de ma vie. Le fait d’avoir grandi avec des remarques tant d’amies que de femmes adultes me disant que les filles « comme moi » – ambitieuses et qui savent ce qu’elles veulent – ont généralement plus de difficulté à se caser place parfois un doute dans ma tête. Or, j’essaie toujours de chasser du revers de la main ces réflexions déprimantes quand j’observe d’autres femmes de caractère vivre des relations de couples durables et harmonieuses.

Récemment, on m’a dit que si je suis célibataire depuis si longtemps, c’est que je dois être sans doute trop exigeante. Et cette remarque ma quelque peu froissée voire même mise en colère. Parce que la vérité est que je suis beaucoup plus exigeante envers moi-même que je ne le suis envers les autres.

Je ne suis pas là à me trimbaler avec une liste d’attributs physiques et de caractéristiques que j’aimerais que mon futur partenaire ait. Or, oui, je suis sélective dans le sens que je veux avoir un homme dans ma vie qui me respecte, qui est sensible mais solide dans son identité et ses choix de vie.
Un homme avec qui je vais pouvoir avoir des projets et avec qui je vais avoir envie de bâtir quelque chose même si ce ne sera pas toujours parfait ou rose. Oui, je veux de la stabilité et je suis en mesure de l’offrir. Or, je ne cherche pas à me marier et à avoir des bébés demain matin.

À mon sens, souhaiter cela, c’est plutôt de base.

Non, ça ne m’intéresse pas de me jeter dans les bras du premier venu sous prétexte que j’avance en âge et que ma grand-mère maternelle se demande quand est-ce que je vais me marier. La seule exigence que j’ai c’est de me respecter moi-même, mes besoins et mes émotions. Oui, je veux quelque chose qui me fasse vraiment vibrer plutôt que de me contenter de quelque chose qui feel moyen.

Il me semble que c’est tout à fait légitime que j’aspire à cela. C’est signe que j’ai tiré des leçons du passé. Parce que ce serait une véritable traîtrise à mon égard que de me flinguer d’un homme qui me traite comme une personne ordinaire et qui me rend malheureuse juste pour le « bien-paraître ».

13315582_10156886515770401_7870934610975349424_nOui, je me sens parfois seule. Or, comme dit le vieil adage, vaut mieux être seule que mal accompagnée.

Oser parler de ses réussites

Par Kharoll-Ann Souffrant.

Depuis que j’ai réalisé ma conférence TEDx en décembre 2015, la jeune femme que je suis a pris un peu plus confiance en elle. Le fait d’avoir été sélectionnée pour la mouture de cette année alors que j’étais persuadée de n’avoir aucune chance face aux autres candidats m’a fait prendre conscience que 1) oser paie dans la vie, surtout quand on n’a rien à perdre et 2) que je me dois de faire taire la petite voix intérieure qui me dit que je ne suis pas assez bien, pas assez bonne, pas assez expérimentée.

Dans les derniers mois et les dernières semaines, j’ai été récompensée pour avoir osé sortir de ma zone de confort. J’apprécie ces marques de confiance et d’amour du plus profond de mon cœur, surtout quand je me remémore la jeune fille qui a vécu de multiples rejets et échecs et qui a longtemps cru qu’elle ne trouverait jamais sa place dans ce monde et dans cette société. Cette jeune fille qui a failli capituler en raison d’une détresse trop grande.

Mais je souffre de ce qu’on appelle « le syndrome d’imposteur ». Et je constate que c’est l’apanage de plusieurs femmes autour de moi. Cela a certainement à voir avec la façon dont nous sommes socialisées et sans doute également au fait qu’il y a moins de modèles de réussite visibles pour nous que pour les hommes. C’est encore plus vrai pour les femmes noires.

À chaque fois que j’ai reçu une bonne nouvelle ces dernières semaines, l’envie me prenait d’en parler autour de moi puis subitement, j’ai eu envie de me faire discrète et de la taire. De garder cette réussite pour moi. Parce que je craignais de saouler les gens. Ou de paraître pompeuse ou vaniteuse.

Puis, j’ai tâché de me rappeler pourquoi je fais tout ça.

Je le fais pour offrir un modèle de réussite positif pour ma fratrie, plus jeune que moi. Je le fais parce que trop de femmes ont peur de parler de ce qu’elles font de bien et ont de la difficulté à accepter un compliment. Je le fais parce que je tiens à avoir une vie différente de celle de mes parents, je tiens à prendre ce qu’ils m’ont donné de bien et en faire quelque chose d’encore mieux. Mais je le fais aussi pour moi, parce que oui, j’ai le droit de ressentir de la fierté face au chemin parcouru et aux progrès que j’ai fait. C’est d’ailleurs un combat qui n’est jamais tout à fait terminé, soit dit en passant.

En mars dernier, alors que je prenais part au programme Women in House de l’Université McGill avec d’autres collègues étudiantes, j’étais au parlement à Ottawa à discuter avec des politiciennes de tous partis confondus afin de mieux saisir la réalité d’une femme en politique fédérale. Et plusieurs d’entre elles ont noté ce même sentiment d’imposteur qui peut être une barrière de plus à l’ambition des femmes, et ce, peu importe le domaine.

Tout ceci est fort complexe cependant. Il y a tout un débat sur la question du choix versus du non-choix, sur le rôle qu’a à jouer la socialisation là-dedans et sur la difficulté de se défaire de certains schémas qui nous sont inculqués depuis l’enfance. Il y a aussi les barrières financières et familiales que les femmes ont de plus tel que démontré par diverses études et recherches. De plus, certains dirons qu’une femme perd à tous les coups. Car si elle apparaît trop émotive, on dira d’elle qu’elle est hystérique, folle ou pas assez solide. Et si elle est trop sure d’elle-même, on dira d’elle qu’elle est arrogante ou froide. Un équilibre qui peut être donc difficile à naviguer.

Mais en ce qui me concerne, quand je fais le choix d’être visible par rapport à mes réussites, c’est pour démontrer que c’est correct de réussir. C’est pour casser mon sentiment d’imposteur et ma crainte du jugement des autres.  C’est pour que les autres réalisent que c’est correct pour eux aussi de réussir.

J’ai longtemps moi-même eu peur de ça, mais de moins en moins.  Et c’est parce que je suis inspirée par les réussites des autres que j’ai moins peur de ça. C’est donc une chaine que je tiens, en toute modestie, à perpétuer, une personne à la fois.

Car il n’y a rien de plus précieux et de plus puissant que de sentir que l’on s’épanouit et que l’on s’accomplit dans la vie.  Qu’on est parvenu à lui donner un sens. Cela peut différer en signification selon les individus. Mais tout être humain devrait pouvoir avoir accès à ce sentiment.