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La voleuse d’enfants

Par Geneviève Chénard. (Ce texte a initialement été publié sur ce blogue en 2011 puis, sur le blogue La Vie Chronique en 2012).

Moi, une des choses qui me fascine dans mon travail, c’est la négligence parentale. Quand les parents ne sont pas capables de subvenir aux besoins de leurs enfants, ça m’intrigue, je veux faire quelque chose. En trois ans, j’ai l’impression que j’ai à peu près tout vu de ce côté-là et pourtant, chaque nouvelle famille est un nouveau défi. Chaque nouvelle famille est une nouvelle histoire.

Quand je reçois un dossier sur mon bureau, une partie de l’histoire est déjà écrite. C’est généralement une histoire qui ressemble à celle de Cendrillon, avant le prince. Moi, j’y ajoute des pages et des paragraphes dans lesquels je raconte comment mes collègues et moi essayons de protéger l’enfant. Vous n’avez pas idée de la créativité et de la force de caractère que cela demande d’entrer dans une famille où même les besoins les plus minimaux en termes alimentaires et hygiéniques peuvent ne pas être remplis. Moi, ma job, c’est d’aider les parents à aider leurs enfants. Au fil des pages, je raconte comment les parents se mobilisent ou ne se mobilisent pas. Comprenez-moi bien, je ne dis pas que les parents ne veulent pas protéger leurs enfants. C’est plutôt qu’ils ne savent pas comment parce qu’ils n’ont pas appris, parce qu’ils n’ont pas reçu. Ces histoires ne sont jamais des contes de fées même si souvent elles finissent bien. Oui oui, j’ai bien dit : souvent les histoires se terminent bien!!!!!!!!!!!!! Vous ne vous y attendiez pas hein???? Moi la voleuse d’enfants, dans la plupart des cas, mes histoires se terminent bien, les parents apprennent à bien faire leur « job », les enfants se développent…on ferme le livre et ils ne sont plus jamais signalés!!!

D’ailleurs, je dis souvent que j’ai la plus belle job au monde (même si pour l’instant c’est surtout un stage….) ; je protège les enfants. Je pense que souvent, dans les médias, on oublie cette partie-là… Tous les jours, je rencontre des enfants poqués… des vrais enfants poqués… des enfants de 18 mois qui ne marchent pas encore, des adolescents qui quêtent pour leurs parents, des enfants de 13 ans qui ne sont pas encore propres parce qu’ils ne sont pas en sécurité chez eux… Dans certains cas, ils naissent avec des handicaps et c’est plus dur pour les parents. Par contre, malheureusement, souvent les enfants sont poqués en grosse partie parce qu’ils vivent dans un environnement qui ne les stimule pas, qui ne les protège pas. Ma job, c’est de faire en sorte qu’ils apprennent à marcher, qu’ils reprennent leur rôle d’adolescents, qu’ils se sentent en sécurité chez eux!! Ne me dites pas que vous ne m’enviez pas!!!! Imaginez la joie qu’on ressent quand on remarque que le parent s’intéresse de plus en plus à son enfant!! Qu’il prend le temps de jouer avec lui ?? Qu’il apprend à lui dire je t’aime!!! C’est ça que je fais à la DPJ … La fameuse DPJ … La démonisée DPJ.

Image tirée de : http://www.sq.gouv.qc.ca/parent-et-enseignants/pour-agir/programme-ami-ourson_001.jpg
Image tirée de : http://www.sq.gouv.qc.ca/parent-et-enseignants/pour-agir/programme-ami-ourson_001.jpg

Dans plusieurs cas, les histoires se terminent bien pour la famille. Dans d’autres, les parents m’accusent d’être la voleuse d’enfants. Ils me blâment pour leurs incapacités, ils ne sont pas contents parce que je ne fais pas à leur place. Mais pourquoi je laisserais les enfants à un parent avec qui j’ai travaillé quotidiennement pour lui montrer à nourrir son enfant, à l’aimer, à lui parler, à le protéger, à le soigner quand moi, mon équipe et le juge on se rend compte que cet enfant-là ne fait que se dégrader??? Quand même si j’y vais tous les jours, je dois répéter des choses comme : « ne le laissez pas dans sa couchette 18 heures par jour… parlez-lui!! Donnez-lui à manger!! » ? Quand je me rends compte qu’un enfant de 5 ans a la bouche remplie de carries et que son parent ne bouge pas?? Quand son parent préfère rester à la maison avec son nouvel amoureux parce qu’il est tellement carencé qu’il ne peut pas donner d’amour, mais juste en recevoir??? Avant d’en arriver là, on déploie une somme de services, de professionnels, de bénévoles, d’outils, de ressources, de temps (oui oui, dans certains cas, on y va chaque jour!!!). Croyez-vous vraiment que ce n’est pas longuement réfléchi?? Que mon cœur ne reste pas sur la table à chaque fois?? Mais, ma job c’est de protéger l’enfant et parfois, je dois le protéger de son parent. Oui, j’en ai déjà retiré des enfants et oui, chaque fois c’est pénible, mais je me rappelle tout ce qu’on a essayé…avant. Il y a même des enfants qui me demandent de les envoyer dans d’autres familles parce que quand ils se comparent aux autres, juste parce que les autres sont aimés et heureux, ils veulent partir. Plusieurs nous remercient de le faire…pas toujours sur le coup, mais ils restent en contact avec nous et nous donnent des nouvelles d’eux quelques mois ou années plus tard. Comme ces histoires sont confidentielles, on n’a pas le droit de les raconter. On assume. On se couche le soir en ayant fait tout ce qu’on pouvait, mais parfois ce n’est jamais assez. C’est aussi ça la DPJ.

Malheureusement, dans les nouvelles, on voit le parent révolté qu’on ait retiré son enfant… mais jamais on ne lui demande pourquoi?? De toute façon, même si on le faisait, il ne reconnaîtrait sans doute pas ses torts… Ils oublient aussi souvent de demander ce que le parent a reçu comme service … L’histoire de ce parent-là qui pourrait sans doute démontrer les carences, les difficultés. Ce n’est pas vrai qu’on retire des enfants à cause de la pauvreté. Si on les retire quand la famille est pauvre, c’est souvent parce que malgré les paniers de Noël, les services du CLSC, des garderies gratuites, des services gratuits, des médicaments qu’on paye, du transport qu’on paye, des rendez-vous que l’on prend nous-mêmes, malgré que même si nous faisons le ménage avec eux pour avoir un lit qui ne sent pas l’urine, que même si nous achetons les vêtements, nous montrons à changer les couches, nous les payons, nous amenons le parent aux rendez-vous, nous inscrivons l’enfant à l’école, nous lui payons ses livres, etc., ça ne change rien!!!! Ce n’est pas la pauvreté le problème, c’est que même si on donne tout, le parent n’est pas capable de faire… Mais ça, on ne le dit jamais aux nouvelles. Ce n’est pas assez sensationnel! Mais une fois qu’on a tout fait ce qui est possible… C’est aussi ça la DPJ.

Je ne fais pas cette job-là pour briller… je la fais parce que je veux voir briller les enfants. Je le fais dans l’anonymat, à travers la banalité du quotidien, dans le vécu de ces familles-là. La DPJ c’est écrire de nouvelles pages dans l’histoire des familles, mais pour que l’histoire se termine bien, il faut aussi que le parent tienne le crayon.

Articles, La vie, Santé mentale

Le trou entre les chaises – La série : L’aide a parfois un horaire

Par Geneviève Chénard.

Ils s’appellent Jérémie, Mathis, Nicolas, Marie-Lou, Antoine et Kim. Ils ont tous besoin d’aide. Ils sont en échec scolaire, en mal d’amis, en mal de vivre. Ils en arrachent.

Leurs parents travaillent sur un horaire régulier et certains cumulent les emplois. Maslow l’a montré, avant de s’accomplir dans la vie il faut manger et se loger. Ils parfois eux-mêmes aux prises avec leur propre détresse, parfois monoparentaux, souvent dépassés. Ils doivent conjuguer avec l’impossible conciliation travail-famille. Certains, dans un soubresaut d’espoir, vont aller chercher de l’aide. Ils n’en peuvent plus de voir leurs enfants souffrir. Ils voudraient être plus disponibles, mais Maslow l’a montré : il faut manger. clipart-horaires-300x224

L’école appelle souvent, trop souvent.  Ils doivent se présenter pour les plans d’intervention et les retours après les suspensions. Ils doivent se présenter sur les horaires d’école : les profs aussi veulent concilier le travail et la famille. Mais la maman de Jérémie vient de commencer son nouvel emploi. Son papa… il a fourni le sperme. Si elle rate une journée, son patron lui a dit, il y en a d’autres sur la liste. Si elle perd son emploi, la crise sera pire. Certains vont la regarder avec des yeux culpabilisants parce qu’elle n’est pas assez investie pour son fils. Elle lui en voudra, ce soir, d’avoir encore été suspendu parce qu’il s’est battu.

Le papa d’Antoine et de Kim s’est décidé à faire appel à la DPJ. Ses enfants sont en garde partagée, mais plus le temps avance, plus ses enfants semblent fâchés contre lui. Ils arrivent toujours avec des messages de maman. Il se fait répondre que s’il ne fait pas mieux sa « job de père », maman les prendra à temps plein. Il est à bout, il a peur. C’est avec la boule au ventre qu’il regarde ses enfants s’endormir le soir. Les intervenants de la DPJ veulent bien le rencontrer, mais ils n’ont pas le droit de travailler de soir, sauf exception et les soirées d’exception sont déjà remplies. Il prend sa journée pour le premier rendez-vous, mais il apprend que les suivis auront lieu de jour. En attendant, il songe à abandonner la garde partagée parce qu’il se sent coincé,  il se sent poche, tellement pas bon que même ses enfants lui disent.

Dernièrement, les familles de Mathis, de Marie-Lou ont vu leurs dossiers être fermés dans une ressource de la région. La raison : il faut uniformiser les horaires des intervenants. Évidemment, ils ont uniformisé entre 9 heures et 17 heures. En plus, les heures supplémentaires ne sont plus permises ou alors compensées par des congés. Puisque tous ces parents travaillent, ils ont dû abandonner les services. Ils ne sont plus volontaires apparemment. En fait, le système a décidé qu’ils ne l’étaient plus parce qu’ils refusaient de prendre congé pendant la semaine.

Les intervenants sont à bout de souffle.

« On en voit plus le soir et on aide beaucoup, parce que l’intervention, c’est répondre aux besoins. Là, rajoute de la pression là où le presto est déjà en train de sauter. Mais mon boss veut pas. Il faut pas créer de précédents, il faut surtout pas dire que nous, on veut travailler de soir parce qu’on passe pour les zélés qui nuisent à la qualité de vie des gens du réseau. Mais moi, quand je l’ai pris ma job, je savais que je travaillerais de soir. Je le dis comment aux familles? »

En ce moment, on coupe, on uniformise, bref on éloigne les chaises des unes des autres. Dans le fond, tous ces enfants et tous ces parents voient leur détresse exploser. Tout ce qu’ils demandent, c’est un réseau qui tient compte des besoins des intervenants et des besoins des familles. Dans le fond, ils ont besoin d’arrangements. Je ne suis pas économiste, mais je suis prête à parier que ça coûterait pas mal moins cher aux contribuables. La prochaine fois que vous croisez un décrocheur ou un itinérant, il s’agira peut-être de ces enfants.  Leurs parents se sentiront coupables, alors qu’ils auront pourtant été chercher de l’aide quand il était encore temps, mais c’était en dehors des heures d’ouverture.