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La beauté de voyager

Par Stéphanie Deslauriers.

Voyager, c’est se remplir les yeux de beau. C’est avoir l’impression qu’ils ne sont pas assez grands, pas assez ouverts, pour capter toutes les nuances de beauté qui s’offrent à eux. 13254340_10153996734400622_299100758204315200_n

C’est se dire : « C’est irréel! Ça se peut pas! » un nombre incalculable de fois.

Voyager, c’est déguster par les cinq sens. C’est faire le plein de grandiose pour les jours plus gris, pour le retour, pour la monotonie qui nous surprend parfois au détour.

Voyager, c’est faire une foule de rencontres intéressantes. Se faire des copains, prendre un verre (ou deux) avec eux, autour d’un repas épicé différemment que ceux qu’on avale à la maison entre les tâches ménagères et les devoirs. Parler sans retenue parce que de toute manière, on n’a rien à prouver, pas d’image ou de réputation à préserver. Se confier avec véracité parce qu’on n’arrive pas à être autrement que soi, viscéralement, lorsqu’on est exempté de toute source de stress et de tracas routiniers.

13305076_10154013517725622_7513992987600169086_oC’est s’extasier devant le rythme d’une langue étrangère, sa sonorité, ses roulements de « r » et ses noms de stations de train interminables. C’est découvrir la chaleur d’un peuple, sa fierté, sa richesse.

Voyager, c’est constater à quel point on appartient à plus grand que soi. C’est réaliser le ridicule des barrières qu’on nous impose, qu’on s’impose. C’est ressentir la connexion aux autres et ce, peu importe d’où ils viennent, ce en quoi ils croient, ce qu’ils mangent pour souper et comment ils passent leurs temps libres.

C’est se dire : « On est tous pareils. On est tous les mêmes ». C’est trouver ça beau. C’est avoir envie de rentrer pour mieux repartir. C’est se faire la promesse de voir le beau dans les nuances du train-train quotidien.

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Prescription inspiration – hors série : Samuel Larochelle

Samuel Larochelle par Rodrigo Gutierrez
Crédit photo : Rodrigo Gutierrez

 

J’arrive sur Ste-Catherine, devant le Cacao 70. On doit se rencontrer là, Samuel et moi. Avant d’ouvrir la porte, j’aperçois les images du menu, toutes plus alléchantes les unes que les autres : crêpe nappée de chocolat, agrémentée de marshmallows, fondue au chocolat au lait, chocolat chaud au chocolat au lait, chocolat noir, chocolat à la menthe et j’en passe. Cacao70

« Ouais, on va bien s’entendre, lui et moi ». J’ouvre la porte : je suis immédiatement enveloppée d’une odeur enivrante de chocolat. Je suis au paradis.

Je m’installe puis, je le vois arriver, ce grand gaillard de 6 pieds 4, élancé, stylé et bouclé. « Ce gars-là se fait confiance, ça saute aux yeux ». De par sa démarche assurée, son pas assumé, son port de tête fier.

D’ailleurs, il m’avoue qu’il passe parfois pour un être imbu de lui-même, qui a « trop » confiance en lui. Mais il n’en est rien. « Autant j’arrive à élever les autres, à voir le beau en eux, autant j’en suis capable envers moi également ».

Il se dit difficile. « Ça a l’air prétentieux, mais je sais ce que je vaux et ce que je veux ». Mais c’est probablement ainsi qu’il arrive à dénicher des perles rares et de s’en entourer.

Ce qui m’a amené à proposer à Samuel de le rencontrer, c’est suite à un entretien téléphonique pour un article publié dans le Huffington Post, à propos de mon roman, L’Éphémère.

J’avais tout de suite aimé sa voix grave, son ton posé, son vocabulaire soigné et surtout, ses questions songées et recherchées. Un vrai de vrai journaliste, talentueux. Un vrai de vrai  être humain, sensible. Intelligent, vif d’esprit et ayant la capacité de lire entre les lignes, de voir au-delà du tangible et de l’observable.

Puis, après quelques échanges sur le web, constatant son ouverture, quelques ressemblances entre lui et moi, je lui ai demandé s’il accepterait de me rencontrer pour répondre à quelques questions portant sur l’homosexualité. Il a acquiescé immédiatement.

D’ailleurs, en commençant à discuter au Cacao70, Samuel me demande si je dois prendre des notes ou enregistrer. Je lui réponds par la négative. « Tu vas te rappeler de tout ça? Et de mon vocabulaire coloré? ». Merde. J’avais oublié que je faisais affaire avec un journaliste. « Heu, non, non, je m’imprègne de toi, de ce que tu dégages. Ça va me suffire ». Samuel Larochelle par Rodrigo Gutierrez

Samuel se décrit comme étant observateur, tant chez lui que chez les autres. C’est ce qui l’a mené, plus jeune, à se poser sans cesses de questions (et parfois, peut-être pas les bonnes?). Aujourd’hui, il se pose beaucoup moins de questions. Ou du moins, il accepte de ne pas avoir toutes les réponses, puisqu’il a confiance en lui, puis en la vie qu’une fois le temps venu, les réponses viendront.

Cette confiance, il se l’est bâtie au fil du temps, au fil des expériences.

À 12 ans, il commençait à observer son attirance envers les garçons. Ceux de sa classe, ceux du catalogue Sears.  Il rit en ajoutant : « Il n’y avait pas d’internet, dans ce temps-là! ».

À 13 et 14 ans, il commençait à conceptualiser davantage son attirance pour les garçons : « Mais je ne voulais pas être attiré par eux! Pas dans une société hétéronormative, et encore moins à Amos où je n’avais accès à aucun modèle gai ». En secondaire deux, il a déclaré sa flamme à une jeune fille, qui n’éprouvait pas les mêmes sentiments à son égard.

À 16 ans, il a ressenti la même flamme pour une autre fille. Et il s’était dit : « Si ce n’est pas réciproque, j’arrête ça là et j’accepte que ça ne marche pas pour moi, les filles ». Elle décline son offre de former un couple. Bon. Ça y est. Il doit se rendre à l’évidence.

Mais comment pouvait-il ressentir de l’attirance pour une fille alors qu’il était gai? « J’étais attiré par la personne, par ce qu’elle dégageait. J’ai mépris ça pour de l’attirance amoureuse et au fond de moi, j’avais envie d’être hétéro ». Pas question de sortir du placard avant de quitter Amos pour le cégep de Jonquière! Il calcule qu’il en parlera trois semaines avant son départ, prévu pour la mi-août. « Je pensais que trois semaines, c’était suffisant pour laisser retomber la poussière avant mon départ, si jamais ça tournait mal ».

Malgré la peur et l’appréhension, il a eu LA discussion avec ses parents. Pas de remous. Sa mère se disait qu’il y avait 50% des probabilités que son fils soit gai et 50% qu’il soit hétéro, avant que Samuel aborde le sujet avec elle. Son père? Il a pris deux jours pour digérer la nouvelle puis, il a accepté cette réalité nouvelle pour lui, plus ancienne pour son fils.

toile samÀ Jonquière, Samuel a rapidement fait son coming out durant un exposé oral : « Je voyais les mâchoires des étudiants tomber pendant que je parlais », se rappelle-t-il. Puis, il a ressenti une grande acceptation…de lui-même et des autres. Enfin, il pouvait s’assumer dans son entièreté.

C’est à partir de ce moment qu’il a commencé à mieux se sentir dans son corps, dans sa tête. Parce qu’il était en cohérence avec lui-même.

D’ailleurs, je remarque un certain détachement d’avec l’enfant et l’adolescent rondouillard qu’il a été. « Regarde comme j’étais pas beau! », me dit-il en me montrant une photo de lui. Autant maintenant il arrive à se parler avec tendresse, autant il est dur avec ce qu’il a été. Comme s’il y avait avant le coming out et après. Probablement qu’il y a effectivement un avant et un après.

Et ses amis? « La majorité de mes amis gars sont gais, la plupart de mes amies filles aussi mais certaines sont hétéros ». « Pas de chum de gars hétéro? ». « J’ai moins d’affinités avec eux. Mais je me rappelle d’un gars au cégep, hétéro, qui m’avait fait un câlin après lui avoir confié que ça n’allait pas. ». Mais ce ne sont pas tous les gars hétéros qui ont cette ouverture, constate-t-il.

Et ce ne sont pas tous les quartiers de Montréal qui sont acceptants vis-à-vis des gais : « À Hochelaga, tu te contrôles. Même chose à Outremont! Mais dans Villeray, le Village, le Plateau, Mile End. À Verdun, je sais pas : j’y vais pas pis j’trouve pas ça très beau! (Rires) ».

Encore aujourd’hui, il perçoit des regards, entend des commentaires quasi-chuchotés, juste assez fort pour qu’il entende. « Ça me fait encore un p’tit quelque chose, mais c’est moins pire qu’avant ».

Parce que « avant », au secondaire, hors de question qu’il s’affiche ouvertement. « Un gars était très efféminé et il se faisait niaiser…ouf. Moi, j’étais très apprécié de plusieurs et plusieurs autres me niaisaient…mais jamais en pleine face. Tu sais, l’adolescence… ». Sam et Rod

« Dans tous les commentaires homophobes, il y a du sexisme », déplore-t-il. Il m’expose son observation après que je lui aie fait part de la mienne : dans un commerce, je suis allée à la salle de bain et au-dessus de la toilette, une affiche disait : « Si tu n’es pas capable de pisser debout sans éclabousser, pisse assis, comme la femme que tu es ».

À l’inverse, pour une lesbienne, on lui dira qu’elle est masculine, que c’est un « butch ».

A cause des garçons Samuel LarochelleD’ailleurs, Samuel remarque cette pression chez les lesbiennes : « Elles se font juger par leur communauté si elles sont trop féminines et si elles sont trop masculines ». Et chez les homosexuels? « Il y a un genre de compétition : on veut être le plus beau, on veut être « plus » que celui qu’on veut séduire ».

Pression, dites-vous? Mais cette pression-là est aussi là chez les hétérosexuels. Seulement, elle se présente différemment.

Et moi, dans tout ça? Je trouve ça triste à mourir qu’à notre époque, une personne n’ait pas la liberté d’être complètement qui elle est. Qu’elle ne s’en sente pas le droit, du moins. Parce qu’on juge, qu’on place dans des carcans, des catégories pour organiser l’information, pour se rassurer sur nos connaissances, notre compréhension qui est, sommes toutes, bien limitée.

Je suis déçue de constater qu’on a peur à ce point de la « différence ». Parce que lorsque je parle à Samuel, je n’en vois pas, de différences. Je vois un gars de 28 ans, journaliste, passionné, intense, sensible, vrai, confiant, amoureux de la vie, du chocolat, de la littérature et de mille autres choses, talentueux et j’en passe.

Il est, comme vous, comme moi, un être humain à part entière. Dommage que certains ne puissent aller au-delà de leur incompréhension initiale pour découvrir la belle personne qu’il est.

Samuel Larochelle par Rodrigo Gutierrez
Crédit photo : Rodrigo Gutierrez

 

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Chère Léa

Chère Léa,

La mise en ondes de ton documentaire « Beauté Fatale » crée des vagues.

J’espère que tu ne t’en fais pas trop avec les remous. Car ils sont inévitables. Car ils sont inévitablement terrifiants pour les individus qui souhaitent plaire à tout prix, comme toi (et moi…et plusieurs autres).

Tu sais, Léa, je crois que tes détracteurs ressentent un profond malaise avec tes paradoxes. Sans doute parce que tu les reconnais toi-même. Sans doute parce que tu les renvoies à leurs propres paradoxes. Car nous en avons tous.

Je crois qu’ils se sentent inconfortables avec le fait que tu sois belle ou plutôt, avec le fait qu’ils te trouvent belle. Parce qu’ils ne saisissent pas comment ça se fait que toi, tu ne te trouves pas belle.

Parce que oui, tu corresponds aux critères de beauté classiques : yeux de biche, bouche pleine, pommettes saillantes, cils courbés, visage symétrique. Ah! La symétrie du visage. En fait, les chercheurs ont constaté que c’est précisément la raison qui fait qu’on trouve esthétiquement beau quelqu’un.

Et je crois que les individus comprennent mal comment tu peux percevoir tes traits distordus dans l’image que te renvoie ton miroir. Parce qu’ils ne se fient qu’à l’extérieur : ton apparence. Oui, précisément ce que tu dénonces.

Et je ne sais pas si c’est politically correct de l’écrire (ou même de le penser), mais si tu étais grosse, Léa, si tu avais les deux yeux dans le même trou, si tu parlais sur le bout de la langue, si tu étais une de ces personnes avec des problèmes de peau, si tu avais un double menton, un grain de beauté poilu sur la joue, un nez tordu, une quasi absence de lèvres, est-ce que tes détracteurs auraient un regard plus tendre envers toi? « Pauvre fille laitte qui ne sera jamais belle ». Sauf que.

Sauf que ce n’est pas le cas. Sauf que tu es belle. Sauf que tu te rapproches beaucoup de l’image idéale de la femme grande, élancé avec un visage angélique. Et c’est probablement ce rapprochement qui te fait voir en 1 000 000 de fois plus gros tes défauts, tes insatisfactions corporelles. Parce que tu es « si près du but ».

Mais je le répète : ce n’est pas parce que tu es objectivement belle que tu te trouves belle. Ça, je le comprends tout à fait.

Ensuite, ta mère. Beaucoup ont nommé avoir ressenti un malaise face à votre discussion, aux non-dits qui subsistent entre vous deux. Pourquoi? Encore une fois, peut-être parce que ça les ramène aux propres malaises et non-dits vécus avec leur propre mère. Moi, je trouve ça beau, votre vulnérabilité. Ça a le mérite d’être vrai. Et n’est-ce pas là le but d’un documentaire, être vrai? Peut-être les téléspectateurs auraient préférés une image esthétique idéale d’une relation mère-enfant mais ça aurait été mensonger. Et on aurait été, une fois de plus, dans cette recherche d’idéal et d’esthétisme. Oui, oui, les mêmes aspects dénoncés par le documentaire.

Enfin, Léa, j’espère que tu es fière de toi, de t’être montrée si vraie, de t’être exposée au regard pas toujours tendre des autres.

En tout cas, moi, je te regarde avec beaucoup de tendresse.