L’acceptation ou l’art de « faire avec »

Apprendre que son enfant éprouve des difficultés particulières, c’est une chose. Apprendre que son enfant n’est pas « normal », c’en est une autre. Mais, après le moment où les soupçons nous titillent les neurones du cerveau et où on se fait confirmer que, effectivement, il y a quelque chose qui cloche, il y a l’acceptation. Ou, comme Sylvie l’appelle, « apprendre à faire avec ».

Sylvie a « mal réagit sur le coup » car elle était convaincue que sa fille, sa Samantha, n’était pas autiste. Elle s’est mise à pleurer devant l’équipe multidisciplinaire qui venait de lui confirmer que ça n’allait pas. Que sa fille, même si elle n’était pas vrrrraiment « anormale », n’était tout de même pas suuuuuper « normale ».

Son conjoint, son amoureux, le père de ses enfants, Marc, avait de la peine de voir sa conjointe, son amoureuse, la mère de ses enfants, ainsi, dans tous ses états. Car pour Sylvie, il y avait le choc de la nouvelle, mais le deuil, aussi, d’un futur imaginé qui n’aurait pas lieu. Ou du moins, pas en tout point.

Puis, les inquiétudes ont commencé à lui rendre visite la nuit, puis au réveil, puis pendant l’heure du lunch, puis souvent, puis tout le temps. « Oh mon Dieu, faut pas que je meurs », qu’elle se disait. « Je ne suis pas psychoéducatrice, moi! Je ne sais pas quoi faire! À quoi va ressembler son avenir? Va-t-elle être autonome un jour? », qu’elle se répétait.

Ceci a entraîné une multitude de prises de consciences que les parents d’enfants « normaux » (ou typiques) ne se posent pas nécessairement. Quoi qu’ils y pensent peut-être; les doutes effleurent leurs esprits et trois petits tours et puis s’en vont. Mais les mamans comme Sylvie, elles pensent qu’elles doivent être éternelles. Qu’elles ne peuvent pas mourir avant leurs enfants parce si non, qu’adviendra-t-il d’eux? Qui s’en occupera? Et cette personne, est-ce qu’elle s’en occupera bien? Comme moi je m’en occupais? Comme moi je m’en occuperais, si j’étais éternelle?

« Dans la vraie vie, je suis supposée mourir avant elle. Mais y’en est pas question », que Sylvie s’est dit, et redit. C’est à partir de ce moment qu’elle est « devenue une warrior ». Une battante. Ça, je le savais. Ça, je l’avais vu en elle, lors de notre première rencontre. Je l’avais entendu dans sa voix, lors de notre première conversation téléphonique. Je l’avais vu dans ses yeux, quand elle m’a ouvert la porte de chez elle.

Mais une warrior aussi, ça pleure. Et Sylvie, elle a pleuré longtemps. La travailleuse sociale qui venait à la maison reflétait à Sylvie qu’elle était en détresse; ce à quoi elle lui répondait qu’elle était capable d’en prendre, mais qu’elle voulait des foutus services pour sa fille. « J’ai besoin que vous me disiez comment aider ma fille ». Puis, une fois que le réseau de soutien a été mis en place, c’est-à-dire à l’école, les rendez-vous avec la psychologue, les rencontres avec l’orthophoniste, ça allait.

Et, il a fallu en parler à Jessica, la grande sœur de Samantha. Lui annoncer que sa petite sœur, elle n’est pas pareil comme les autres petites sœurs. Jessica s’est dit qu’il fallait qu’elle apprenne à vivre avec ça, à l’accepter. Mais aussi, elle s’inquiétait du fait qu’elle allait faire rire d’elle à l’école, ou quand ses amis allaient venir à la maison. Mais comme lui explique sa mère, ça ne change rien : c’est toujours Samantha, la même qu’ils connaissent depuis sa naissance. Et notre warrior nationale, de bien vouloir équiper sa fille, lui suggère de présenter les choses ainsi : « Ma sœur est différent, faut parfois ne pas porter attention à ses comportements. Oui, elle est spéciale, mais c’est ma sœur ». Good job, maman.

Tout comme Jessica, et comme la grande majorité de la population mondiale, il me semble, Sylvie a le désir de se sentir acceptée par les autres; de ne pas se faire juger. Elle veut qu’elle et sa famille ait l’air normales. Elle ne veut pas que sa fille se fasse « regarder croche », ni entendre de chuchotement derrière eux au centre d’achats, ou au restaurant. À cet effet, Sylvie constate que sur cet aspect, c’est plus facile avec Mocco, leur chien Mira; « les gens nous demandent si on est une famille d’accueil. Alors, on prend le temps de leur expliquer que non puis, on leur explique le programme. Le fait d’avoir Mocco change le point d’intérêt; les gens arrêtent de regarder Sam pour le regarder, lui. Puis, ça me rend plus à l’aise; le premier contact avec les autres est fait. Je sens donc moins de jugements de la part d’autrui, ce qui diminuent la pression de 90% ».

Puis, selon Sylvie, tout est une question de perception; lorsque Samantha avait six ou sept ans, ils se rendent au cinéma en famille. Tous aperçoivent la chaise roulante plus loin, et un papa avec sa fille dans les bras. Elle SAIT que Samantha va aller poser des questions. Merde. « Je voulais mourir! ». Puis, Samantha va effectivement voir le papa et lui dit : « Ah! Ta p’tite fille, a marche pas? Elle a mal à ses jambes? ». Le père lui répond qu’elle est atteinte de paralysie cérébrale et qu’elle a besoin de sa chaise roulante pour l’aider à se déplacer. Alors, Samantha lui raconte sa vie, en lui disant qu’elle est autiste et tout le tralala puis, regarde la petite fille et lui demande son nom. La petite ne répond pas. Samantha, de demander au papa : « Elle parle pas, ta fille? ». Et le monsieur de lui répondre que oui, mais qu’il faut lui laisser du temps, car c’est plus long pour elle. Puis, la petite répond. Et Sam lui dit alors : « Moi, je m’appelle Samantha. Veux-tu être mon amie? ». La petite fille s’est mise à rire et à acquiescer avec énergie. Quel beau moment ! Et c’est à ce moment précis que Sylvie a réalisé la grande leçon de vie que sa fille venait de lui apprendre;  « Nous-mêmes, étant parents d’une enfant différente, étions prêt à contourner la jeune fille pour éviter un malaise, comme si de rien n’était, alors que les gens avec un handicap veulent être acceptés tel qu’ils sont, avec leurs différences et non que la société fasse comme s’ils étaient comme tout le monde. Samantha a clairement démontré à sa nouvelle amie qu’elle voyait sa différence mais que ce n’était pas grave, qu’elle l’acceptait comme ça. ». C’est ce que Sylvie souhaite pour sa fille. Qu’elle soit acceptée avec ses différences même si parfois elles dérangent. Parce que Samantha, elle ne veut pas qu’on la voit comme les autres. Elle veut qu’on la voir comme elle est.

Et elle est déterminée, Sam. Et elle est rendue à un âge où elle commence à voir qu’elle est différente des autres, même si c’est embryonnaire. Par exemple, ça lui arrive de dire à sa mère : « Hey, ils sont bizarres les bonhommes à la télé. Moi, est-ce que je suis bizarre? ». Mais, c’est quoi être bizarre? C’est être autiste? C’est avoir de grandes oreilles? Avoir un surplus de poids? Avoir des grosses lunettes? Des broches? Des bras trop longs?

La situation familiale de Sylvie lui a permis d’évoluer; ça lui permet de parler avec d’autres mamans et son rôle d’éducatrice lui fait du bien. Sa plus vieille, Jessica, est rendue à la polyvalente. Et parce que sa sœur est autiste, elle a pu, à partir de secondaire 1, faire du bénévolat avec des ados TED. Alors que, généralement, les étudiants doivent être un peu plus vieux pour avoir accès à cette tâche, accomplie dans le cadre du service communautaire qu’ils ont à faire à chaque année scolaire.

« Tout est une question de perception. C’est poche quand il pleut, parce qu’il fait plus noir. Mais en même temps, c’est grâce à ça que les fleurs poussent ».

Puis, Sylvie se fait philosophe en constatant que la vie fait toujours son chemin; elle et sa famille viennent de Montréal; ils ont décidé de déménager à Mirabel, pour le coin, parce que c’est beau et finalement, elle s’aperçoit que c’est l’endroit où la commission scolaire est considérée comme la meilleure pour les services aux enfants ayant des besoins particuliers, comme Samantha. Et que, la journée où elle a appris le diagnostic de sa fille, une collègue l’appelle au travail; elle lui suggère d’aller voir une psychologue, qui va pouvoir valider le diagnostic et lui donner des moyens de « faire avec » au jour le jour. Alors que Sylvie vient d’une famille où aller voir un psy, c’est menaçant. Où on pense que les psys vont t’enlever tes enfants si tu ne fais pas bien ta job de parents. Finalement, c’est cet appel téléphonique qui l’a convaincue de consulter une psy pour sa fille, en séances familiales. Belle coïncidence!

Samantha a eu son diagnostic à quatre ans et demi; elle en a maintenant 10. Mais, peu importe le temps qui passe, ça ne s’accepte pas; « on apprend à vivre avec. Le jour où on va l’accepter, elle va arrêter de progresser. On ne veut pas se résigner à excuser certains comportements qui seraient répréhensibles chez un enfant dit normal, juste parce que notre petite Sam est autiste. Il faut repousser ses limites quand on sent que ça peut se faire. Sam était dérangée par le bruit et maintenant, elle vient avec nous au Centre Bell, au cinéma, au restaurant, etc., et elle est heureuse, parce que nous n’avons pas baissé les bras ».

« Si je n’avais pas eu Sam, je ne serais pas la femme que je suis ».

-Stéphanie Deslauriers

Envers et contre tous

Il y a quelque temps déjà, je vous sollicitais pour me référer différents individus ayant vécu (ou vivant toujours) différentes réalités, afin que je puisse entrer en contact avec ces mêmes individus  et ainsi sonder cette dite réalité. Une ancienne collègue de l’Université de Montréal m’a parlé de son amoureux, qui est dans l’engrenage de l’obtention d’un diagnostic de TDAH. Elle m’a parlé de lui, du fait qu’il est confronté à plusieurs frustrations, incompréhensions, délais et parfois même, à un manque de sensibilité de la part des professionnels du domaine de la santé et des services sociaux. Son copain a généreusement accepté que moi, inconnue, je le contacte pour que nous puissions parler de ces frustrations, incompréhensions, délais et manque de sensibilité. Nous en avons parlé, oui. Mais nous avons surtout parlé du chemin parcouru depuis des années par ce jeune homme mexicain, immigré depuis 8 ans au Québec.

Aldo vient de Mexico, d’une famille bien nantie; un père qui travaille fort, qui a sa compagnie et qui vit donc beaucoup de pression et de stress. Une mère qui le surprotège et un petit frère pour qui il se doit d’être un modèle. Depuis son enfance, ses enseignants et sa mère constataient qu’Aldo n’était pas très attentif. Il était un enfant qui faisait des mauvais coups, qui était un peu tête en l’air, ce qui fait en sorte qu’il tombait souvent ou se blessait. Il était aussi considéré comme étant impulsif. Vers l’âge de 3 ans, il avait même consulté un neurologue en raison de convulsions. À partir de l’âge de 5 ans et ce, jusqu’à l’âge de 9 ans, Aldo a pris de la médication à cet effet. Constatant que le problème n’était pas de nature épileptique, il a du arrêter de la prendre.

À 14 ans, soit en secondaire 2, l’adolescent se voit assister à ses cours avec 49 autres étudiants, alors que sa classe n’était composée que d’une quinzaine d’élèves l’année précédente. Aldo vit difficilement cette transition, il coule certaines matières scolaires, il vit énormément de conflits avec les autres ados, il éprouve des difficultés de socialisation. Aldo est encore perçu comme ayant des difficultés d’attention et d’impulsivité, qui sont dues à des carences au plan des connexions neurologiques. Il voit alors une psychologue cognitive-comportementale, de qui il garde d’excellents souvenirs. Il constate aujourd’hui encore, 11 ans plus tard, tout ce que lui a apporté cette thérapie.

Puis, à l’âge de 17 ans, alors qu’il a terminé son secondaire 5, qu’il se fait offrir une bourse pour jouer au basketball l’année scolaire suivant, qu’il a son groupe d’amis, son père décide que la famille déménagent au Canada. Parce qu’il n’en peut plus de la pression et du stress de son emploi; parce qu’il y a danger qu’il développe des problèmes cardiaques. Aldo voit ses rêves s’envoler en fumée. La maison familiale est vendue et la famille déménage temporairement chez la grand-mère, qui habite à l’extérieur de la ville, loin des amis de son petit-fils. Diagnostic : dépression majeure. Le jeune homme prend alors des antidépresseurs, prescrits par un psychiatre au privé (tout comme les autres spécialistes vus antérieurement. Le système de santé public là-bas serait donc plus lent qu’ici?! Nous ne sommes donc pas les seuls insatisfaits et nous oublions souvent de nous comparer pour réaliser que…ce n’est pas si mal, en fin de compte).

Puis, son père déménage à Montréal pour se trouver un emploi et un logement. Deux mois plus tard, sa femme et ses deux fils viennent le rejoindre. Aldo fait sa première année de scolarisation au Québec dans une classe d’accueil, afin d’apprendre le français. Il y rencontre des amis, qui vivent les mêmes bouleversements que lui, les mêmes appréhensions, les mêmes craintes. Ces rencontres coïncident avec l’arrêt de la prise de ses antidépresseurs. Aldo va bien.

Puis, il fait un deuxième secondaire 5 afin d’avoir les acquis nécessaires pour se diriger vers le cégep. Il étudie en sciences pures, puisqu’il se faisait dire par ses enseignants qu’il avait du talent dans cette discipline. Du haut de sa toute nouvelle majorité et de sa toute nouvelle immigration, il aime se faire dire qu’il est bon dans quelque chose, même s’il n’aime pas ce quelque chose. Or, son désintérêt pour ces matières scientifiques se fait sentir; il n’obtient pas les notes de passage dans ses cours. Il se redirige donc en sciences humaines. Lorsqu’il termine son cégep en 2007, il fait une année en économie, pour ensuite faire sa demande en administration, dans le but de pouvoir aider son père avec la compagnie qu’il dirige depuis quelques années. Sa copine, poursuivant ses études à Trois-Rivières, il la suit pour aller vivre avec elle. Il réalise que cette transition est difficile pour lui; beaucoup d’éléments ne sont pas encadrées dans sa vie. Il doit apprendre à s’organiser au plan académique, en plus de travailler de la maison et de s’adapter à sa nouvelle vie en appartement, de façon autonome. Comme il me le mentionnait, la plupart de ses amis mexicains vivent toujours avec leurs parents; ils déménageront lorsqu’ils se marieront, autour de la trentaine.

Aldo dit s’être senti incomplet, à ce moment de sa vie. Il mentionne aussi avoir ressenti un sentiment d’échec.

Sa copine l’a mis sur la piste d’un TDAH (trouble déficitaire de l’attention avec hyperactivité). En raison des difficultés rencontrées lorsqu’il était plus jeune, mais aussi en raison de ses difficultés d’organisation, tant dans ses travaux universitaires que dans son emploi, à l’âge adulte. Des amis lui ont mentionné des ressources où il pouvait s’informer à cet effet. Il appelle d’abord  au CLSC afin d’être référé dans une clinique spécialisée en TDAH. La travailleuse sociale du CLSC lui dit d’aller voir son médecin de famille. Comme Aldo n’en a pas, il demande s’il peut consulter un médecin à l’urgence en ayant été au préalable rencontré une psychologue. Il se faire répondre qu’il doit passer par un psychiatre mais que pour en rencontrer un, il doit avoir une référence de son médecin de famille (qu’il n’a pas). Il se sent donc pris au piège, dans une impasse, où il ne sait pas à qui demander de l’aide. Puis, il s’informe à l’Université auprès de la psychologue qui le réfère à un neuropsychologue (vous me suivez toujours?). Cette dernière ne veut pas le rencontrer; elle préfère qu’il aille consulter au CLSC en premier lieu. Aldo sent donc que le lance d’un côté, puis de l’autre et de l’autre encore. Il a le sentiment que la neuropsychologue ne veut pas le recevoir. Il rappelle alors la psychologue de l’Université, qui rappelle la neurologue, qui rappelle Aldo pour lui fixer rendez-vous, en lui mentionnant qu’elle voulait lui éviter des frais et que c’est pour cette raison qu’elle l’a référé au CLSC. Puis, il rencontre enfin ladite neuropsychologue. Qui lui dit qu’il ne semble pas hyperactif, puisqu’il est en mesure de rester immobile et de la regarder dans les yeux quand il lui parle. Il sent qu’il se bat contre une grosse machine qui ne semble pas en mesure de saisir ses besoins, de le prendre au sérieux. Car après tout, le TDAH, c’est pour les enfants, non? C’est ainsi que se sent Aldo.

Mais Aldo, il a du mal à s’organiser. S’il réussit bien, c’est qu’il a appris à gérer ses symptômes. C’est qu’il a une bonne mémoire et une volonté de fer. Aldo, il a du mal à dormir ou encore, du mal à être éveillé, à d’autres moments. Il a parfois du mal à s’endormir, parce que trop de choses passent dans sa tête, par là, comme ça, sans que son cerveau ne puisse s’éteindre.

Non, le TDAH, ce n’est pas juste pour les enfants. L’enfant qui a des interférences ou des carences dans ses connexions neurologiques peut continuer de les avoir des années plus tard. Oui, il est extrêmement difficile d’obtenir un diagnostic tardif. Parce que oui, à cet âge, les adultes ont développé des stratégies pour apprendre à vivre avec leurs symptômes, leurs difficultés. Je te souhaite, Aldo, de pouvoir le recevoir, ton diagnostic. Je te souhaite de pouvoir l’avoir, l’aide médical et/ou psychologique dont tu as besoin à cet effet. Pour certains, s’avouer qu’il y a quelque chose qui cloche chez nous, ou bien chez notre enfant, chez notre frère, chez notre mère ou notre père, n’est pas chose facile. Pour d’autres, qui ont bravé les préjugés d’autrui mais surtout, les siens, se faire entendre par le système de santé et de services sociaux est l’obstacle suprême. Comme quoi une personne qui nie ses difficultés et se fait confronter par un spécialiste a plus de probabilités de se faire traiter qu’une personne qui va de l’avant et déballe son sac à ce même spécialiste? J’avoue que je suis confuse…

-Stéphanie Deslauriers

« C’est comme un diabète de l’âme » – Marie-Sissi Labrèche

Dimanche après-midi, il fait beau, c’est l’automne, les feuilles colorées emplissent le sol, le ciel, et virevoltent en tous sens. Je suis assise avec une ancienne amie de l’école secondaire qui avait fait la tournée des classes, en secondaire 3, pour expliquer ce qu’était la dépression et comment elle avait vécu la sienne, une année plus tôt. C’est à ce moment, en fait, que j’ai appris qu’elle avait fait une dépression, une année plus tôt. Et je la revois, assise sur le coin du bureau du prof, sûre d’elle, déboussolante, à force d’être si en confiance. Et je me rappelle d’une phrase qu’elle avait dite, parce que je la trouvais tellement belle (sa phrase, là…mais elle aussi, il faut se le dire, elle est belle en maudit!) : « J’ai embarqué dans ma p’tite barque, pris une couverture, et je me suis laissée aller le long de la rivière ».

Et je la revois, 8 ans plus tard, pour qu’elle me raconte encore. Pour qu’elle me raconte à travers ses yeux de femme de 23 ans, qui a du recul par rapport aux émotions qui l’ont envahie, alors qu’elle était encore une toute nouvelle adolescente. Et elle a accepté, en se disant qu’elle allait raconter les mêmes histoires, avec les mêmes mots, avec les mêmes virgules, avec les mêmes intonations.

D’aussi loin qu’elle se rappelle, Sarah a toujours été une fille assez à cheval sur les règles. En secondaire 1, elle a lu les règlements de sa nouvelle école secondaire au complet, pour se rendre compte qu’elle devait, en tout temps, avoir sa carte étudiante sur elle. Elle se faisait donc un devoir d’avoir, en tout temps, sa carte étudiante sur elle. Un matin, alors qu’elle attendait l’autobus, panique! Sa carte étudiante n’est pas dans sa poche de jeans (qu’elle choisissait pour qu’ils en aient, des poches, pour qu’elle puisse y glisser sa carte étudiante, justement).

Et d’aussi loin qu’elle se rappelle, elle a toujours été une fille intense émotionnellement. Les bonheurs sont décuplés, tout comme les malheurs et les déceptions. À 14 ans, crise de larmes : elle doit rédiger un mot pour sa mère, qui fêtera ses 40 ans et elle en est incapable. Elle n’arrive pas à écrire, à trouver les mots. Sarah est complètement déconfite, à ce moment. Puis, elle réalise que quelque chose ne va pas. Que ce n’est pas elle, de pleurer autant; que ça ne lui ressemble pas, d’être autant envahie.

Puis, encore un autre soir, elle est assise dans le corridor de la maison et elle se vide de toutes les larmes de son corps. Ses parents sont avec elle et ils s’inquiètent. Probablement parce qu’ils ne comprennent pas.

Et pourtant, ce qui bouleverse tant Sarah, ce n’est qu’elle n’ait pas encore terminé son travail de sciences physiques, qui est à remettre pour le lendemain matin. C’est de constater dans quel état elle est, en raison du fait qu’elle n’ait pas terminé ce dit travail.

Rapidement, elle décide d’aller consulter le psychologue scolaire. Et elle avoue qu’elle ne sait pas si elle aurait fait de même, si elle avait été un gars, adolescent, qui n’est pas « supposé » ressentir tant d’émotions complexes et floues. Elle (il) aurait peut-être eu plus peur d’elle (lui)-même et du regard des autres.

C’est ce psychologue qui la met sur la piste d’une dépression et qui lui recommande fortement d’aller consulter son médecin. En allant le rencontrer, elle se sent encadrée, « comme si elle souffrait d’une maladie physique ». Car en effet, la dépression consiste en une carence au niveau de certains neurotransmetteurs (la sérotonine, par exemple); ces derniers étant moins nombreux ou ralentis, ils ne peuvent accomplir adéquatement leur travail, qui consiste à transmettre un message d’un neurone à l’autre. C’est pourquoi elle se fait prescrire des antidépresseurs.

Sarah bénéficie ainsi d’un suivi rigoureux auprès de son médecin, qui la voit à intervalles réguliers, dans le but de constater où elle en est par rapport à la présence, à la fréquence et à l’intensité de ses symptômes dépressifs.

Parallèlement à ce soutien professionnel, Sarah est encouragée par son médecin à consulter un thérapeute dans le but de pouvoir bénéficier d’une oreille attentive, objective et extérieure afin qu’elle puisse parler sans se censurer de ce qu’elle ressent. (Le but de la thérapie est aussi d’aider la personne à s’outiller adéquatement pour faire face aux différentes situations stressantes.) Sarah considère, avec du recul, que cette thérapie n’a pas nécessairement eu d’effets sur elle, sur son sentiment dépressif, sur ses symptômes. Par contre, elle constate que le fait de pouvoir parler ouvertement à quelqu’un lui a fait du bien.

Parce que Sarah se sentait coupable de parler à ses amies; elle ne voulait pas les irriter, leur mettre de la pression sur les épaules et se faire trop insistante. Par contre, elle dit avoir cibler quelques amies proches avec qui elle avait envie de parler de ce qu’elle ressentait et avec qui, sans doute, elle se sentait écoutée et ne sentait pas le jugement de leur part.

Il est certain que, nos amis, aussi extraordinaires soient-ils, ne se sentent peut-être pas toujours à l’aise avec l’idée de parler de choses aussi intenses, aussi émotionnelles. Ils ne se sentent peut-être pas à l’aise non plus de nous voir dans un état de vulnérabilité profonde. Il se peut que ces amis, cette famille, sentent qu’ils ne reconnaissent plus la personne qu’ils connaissaient avant, qu’ils soient déstabilisés par tant de souffrance, et de verbalisations de souffrance, surtout. Faut-il les blâmer? Non. Car peut-être qu’un jour, ce sera nous-mêmes qui auront un(e) ami(e) et que nous nous sentirons complètement dépassés, surpris, impuissants. Pas étonnant que tant de gens atteints de troubles de santé mentale (schizophrénie, trouble de la personnalité, maniaco dépression, pour ne nommer que celles-là) soient si isolées; dans une grande proportion des cas, ces gens n’ont plus (ou presque plus) de contacts avec leurs proches, alors qu’une personne atteinte d’une maladie physique, tel un cancer, est plus souvent qu’autrement très bien entourée. Peut-être sommes-nous trop sollicités, par la société, à toujours prétendre que tout va bien, que nous pouvons en prendre davantage sur nos épaules, que nous sommes équilibrés, sains, en santé, heureux, tout le temps, tous les jours, à toutes les heures, les minutes et les secondes du jour. Peut-être qu’on nous dit trop « ben non, ben non, pleure pas » alors que, maudit que ça fait du bien de pleurer et que c’est sain et normal? Peut-être qu’on pointe trop la tristesse, la colère et la jalousie, entre autres, en disant qu’il s’agit d’émotions négatives et qu’ainsi, il faut les cacher, les gérer en silence et ne pas trop les ressentir souvent et intensément? En fait, aucune émotion n’est positive ou négative. Elles sont juste des émotions.

Alors, de voir quelqu’un qui n’arrive plus à contenir ce trop plein d’émotions, qui n’a plus la force de faire semblant, ça déstabilise. Peut-être qu’on a peur que ce soit contagieux? Peut-être qu’on a peur que ça nous arrive? Peut-être que la détresse avouée de l’autre nous reflète notre propre détresse cachée? Enfin. Sarah.

Sarah était découragée dans les premiers mois de la prise de sa médication : ça ne faisait pas effet immédiatement car ça ne fait jamais effet, immédiatement. Elle dit même que ces deux mois ont probablement été les pires mois de son processus; tu sais ce que tu as, tu sais ce que tu dois faire, mais aucun résultat. Aucune amélioration. Encore un manque d’énergie, de l’apathie; l’envie de rien.

Heureusement, la direction de l’école a été conciliante avec Sarah : elle devait assister à moins de cours et n’avait pas à participer à tous ceux auxquels elle assistait. Et lorsque les autres élèves de son niveau scolaire lui posaient des questions, elle répondait honnêtement, tout simplement. Et à aucun moment elle ne s’est sentie jugé par les autres adolescents de 14 ans.

Sarah considère que le fait qu’elle ait continué de fréquenter l’école à ce moment a été très bénéfique pour elle; elle continuait de socialiser, de voir du monde, de voir ses amis.

Sarah ne le sait peut-être pas, mais elle a été très proactive dans sa guérison. Elle en a rapidement parlé à ses proches, elle est rapidement allée consulter un psychologue, puis un médecin. Elle a pris sa médication, telle que prescrite, elle a convenu qu’il était plus sain pour elle d’aller à l’école plutôt que de se morfondre chez elle puis, elle a décidé d’en parler ouvertement aux élèves lui posant des questions en plus d’accepter de faire une tournée des classes l’année suivante. Par son attitude d’ouverture, elle a probablement attiré, en retour, l’ouverture des autres. Et en ne se cachant pas de sa dépression, elle a pu, probablement, l’accepter plus rapidement, la verbaliser plus rapidement et s’en remettre, aussi, plus rapidement. À sa façon, elle a détruit certains tabous, ou a empêché certains ados de 14 ans, aujourd’hui âgés de 23 ans, d’en avoir et d’en transmettre.

Ce n’est que plus tard qu’elle a réalisé que cette dépression avait sans doute été déclenchée par un mal-être, un malaise vis-à-vis du fonctionnement de l’école qu’elle fréquentait et des attentes qu’on avait envers elle. Aujourd’hui, elle tente de trouver un équilibre entre ce qui est adéquat socialement et ce qu’elle a réellement envie de faire, de penser, de dire et de vivre.
« Je crois qu’on peut souffrir d’un cadre qui nous est imposé et que d’en sortir, ou de prendre la liberté de l’approcher à sa manière peut être la solution au mal-être vécu par beaucoup de gens. Multiplier les expériences nous permet d’être en contact avec d’autres manières de faire et de penser et de trouver la façon avec laquelle on arrive à se réaliser en restant fidèle à soi-même. Il est certain que j’ai réagi plus fortement que la moyenne des gens, mais après-coup je dirais que c’est aussi le fait que je sois peut-être plus sensible et plus émotive qui a fait en sorte que je craque de cette façon ».

À la fin de notre rencontre, Sarah m’a dit que finalement, elle avait raconté les mêmes histoires, avec des mots différents, avec des virgules placées ailleurs, avec d’autres intonations. Parce que sa perception a changé, parce qu’elle n’est plus ado, désormais. Parce qu’elle a du recul, parce qu’elle a réalisé autres choses, parce qu’elle a réalisé qu’elle en a appris, des choses.

-Stéphanie Deslauriers

La multiethnicité dans notre milieu de pratique

Le programme de psychoéducation ne nous ne prépare pas, en tant que futurs professionnels, à intervenir auprès d’une clientèle multiethnique. Il faut donc apprendre à composer, sur le terrain, à interagir avec une maman russe qui a appris à ne pas voir que son enfant a des difficultés, puisque dans son pays d’origine, les enfants dits « anormaux » sont retirés de leur famille pour être placés dans un centre spécialisé. Il faut aussi apprendre à expliquer à cette maman philippine que ce n’est pas parce que son enfant est agressif sur la cour d’école et qu’il a besoin d’aide à cet effet que nous considérons qu’il a des troubles psychiatriques.

Notre charmante psychoéducatrice de l’entrevue publiée le 1e octobre nous explique ici quelle est sa réalité en milieu scolaire, en contexte multiethnique.

En milieu scolaire (milieu multiethnique), quelles sont les obstacles rencontrés, en ce qui a trait à la clientèle?

Que ce soit un milieu multiethnique ou non, il y a parfois de la résistance de la part du parent vis-à-vis du changement de son enfant. Il n’est pas toujours facile pour un parent de reconnaître que son enfant a un problème, qu’il a besoin d’aide et surtout, qu’il doive se remettre en question dans son rôle parental.

En termes de langue aussi, ça peut représenter un obstacle. Certains parents parlent un anglais approximatif, d’autres ont recours à un interprète, mais cela peut compliquer la communication, entre autres parce que tu ne peux pas téléphoner à ce parent et lui parler directement.

Aussi, il y a des différences culturelles liées à la place de la femme, des enfants et du garçon dans la famille, qui viennent interférer dans nos interventions.

Il y a aussi la façon d’élever son enfant qui diffère d’un pays à l’autre. Par exemple, au Québec, les lois interdisent de frapper son enfant alors que dans beaucoup d’autres pays, cette pratique est courante, tolérée, parfois encouragée.

Qu’est-ce que tu trouves enrichissant de ta pratique dans un contexte d’intervention multiethnique?

Je dirais que c’est de développer des stratégies pour atteindre ces familles, ces enfants. Dans un tel contexte où la barrière de la langue est très présente, l’intervention passe moins par les mots que par l’attitude, soit le respect, l’empathie, je crois.

Le travail en équipe aussi est un facteur enrichissant. Les autres professionnels de l’école, les éducateurs spécialisés, les directions d’école, les enseignants…autant de possibilité d’enrichir notre pratique.

Quelles sont les difficultés que tu perçois chez ces familles, pour la plupart nouvellement immigrées au Québec?

Je vois beaucoup d’isolement chez ces familles et bien souvent, ils n’ont personne pour leur expliquer le fonctionnement du système québécois, ce qui peut faire qu’ils se sentent seuls, qu’ils peuvent se sentir attaqués par les intervenants qui vont tenter de le leur expliquer. Par exemple, dans les pays de l’Est, les enfants différents, dits « anormaux », sont très stigmatisés ainsi que leur famille. Donc, plusieurs enfants arrivent ici avec de grosses problématiques que les parents n’ont pas vues auparavant, de peur d’être séparés de leur enfant, qui pourrait leur être enlevé pour se retrouver dans un centre pour enfants inadaptés. Or, ici, c’est différent, sauf qu’ils ne le savent pas nécessairement. Il faut donc leur expliquer qu’on n’enlèvera pas leur enfant, mais qu’on va les aider, les intégrer dans notre milieu et surtout, les aiguiller vers les ressources pertinentes pour leur enfant.

L’isolement se retrouve aussi dans leur vie de tous les jours; leur famille est loin et ils reçoivent peu de soutien dans leurs difficultés et cela ne leur permet pas toujours d’être disponible à leurs enfants.

Perçois-tu que les enfants ont une certaine capacité d’introspection vis-à-vis de leurs difficultés?

Je trouve qu’il est souvent plus facile de faire prendre conscience de leurs difficultés aux enfants plus jeunes. Une fois en 5e et 6e année, il semble plus difficile pour les enfants de se remettre en question.

Quelle est la réalité d’un psychoéducateur en milieu scolaire en termes de soutien de la part des collègues?

Nous pouvons demander des conseils sur le réseau internet de la CSMB (commission scolaire Marguerite Bourgeoys). Les psychoéducateurs se posent fréquemment des questions sur le réseau et s’appliquent beaucoup à y répondre. De plus, nous avons une répondante qui est très disponible pour nous aider et répondre à nos questions. Nous avons des réunions de services tous les mois, où nous abordons toutes sortes de sujets. Des formations nous sont offertes, que ce soit lors de nos rencontres où bien à l’extérieur. Malgré le fait que je sois seule dans mon école, dans mon bureau, je ne me sens pas seule du tout. Il y a toujours quelqu’un que je peux joindre à l’intérieur d’une heure. De toutes manières, jusqu’à maintenant, je n’ai vécu aucune situation urgente qui méritait que je doive parler à quelqu’un dans la minute. Mais si cela arrivait, ça serait étonnant que je ne puisse joindre qui que ce soit.

Comment se déroule le contact avec les enseignants?

Globalement, les enseignants font de la place pour l’intervention du psychoéducateur. Ils savent que nous allons améliorer leur quotidien en aidant l’enfant et que nous sommes là aussi pour les soutenir.

Est-ce que tu considères que les enseignants saisissent bien ce qu’est la psychoéducation?

Je dirais plutôt oui, dans l’école où je travaille; les enseignants connaissaient bien notre travail. Mais puisque je suis à la même école depuis 5 ans, ma réalité c’est qu’ils connaissent bien mon rôle.

Perçois-tu du soutien de la part de la direction?

Beaucoup! Je travaille avec la même direction  depuis plusieurs années et son implication auprès des enfants est une priorité.

…La suite et fin de cette aventure « entrevuologique » (je viens tout juste d’inventer le mot!) reste à venir…

-Stéphanie Deslauriers

On prend toujours un train…pour la psychoéducation!

En bonne étudiante en psychoéducation que je suis, j’ai eu à faire deux stages de formation au Baccalauréat, puis un à la Maîtrise (je suis d’ailleurs en plein dedans en ce moment!). Ces opportunités de formation « live » sont, à chaque fois, très riches en apprentissages, tant sur un milieu, une « clientèle », une équipe de travail que sur soi, en tant qu’individu et en tant que professionnel. Ces expériences permettent aussi de créer des liens significatifs avec des intervenants extraordinaires. Dans mon cas, je garde d’excellents souvenirs de mes deux stages antérieurs et j’ai pu garder des liens privilégiés avec chacune des deux psychoéducatrices qui ont grandement contribué à ma formation, à ma vision de l’intervention ainsi qu’à ma vision de moi-même comme outil de travail. Ainsi, c’est avec grand plaisir que la psychoéducatrice que j’ai côtoyée dans mon stage en milieu scolaire a accepté que je lui pose quelques questions relatives à notre belle profession encore méconnue (et pour certaines, même, inconnue!) afin d’éclaircir certaines zones obscures. Comme il y a beaucoup de questions (et donc, beaucoup de réponses) et que je veux que vous soyez bien attentif (Oh, que je suis sensible à votre bien-être!), l’entrevue sera présentée en trois temps. Donc, Temps 1, s’il-vous plaît!

Qu’est-ce qui t’a amenée à choisir la psychoéducation?

J’ai entamé le baccalauréat à 36 ans alors que mon fils était encore très jeune. J’avais envie de travailler à l’hôpital Ste-Justine, justement où mon fils était né, avec les enfants. Finalement, je n’ai jamais appliqué là-bas!

Qu’est-ce qui différencie, selon toi, la psychologie de la psychoéducation?

La psychoéducation, c’est peut-être plus concret. Ça nous permet de travailler dans le milieu de vie de la personne qu’on suit. Je considère que la psychologie, c’est de comprendre le « pourquoi du comment » alors qu’en psychoéducation, on cherche à régler le problème, la situation. L’intervention a lieu chaque fois que tu vois l’individu; chaque fois que tu la croises, tu interviens en fonction de ses difficultés. Par contre, cela ne veut pas dire qu’un psychologue ne fera pas la même chose. Je considère tout de même qu’il s’agit de deux approches différentes, puisque le psychologue rencontre la personne dans son cabinet, une heure dans la semaine et n’a, bien souvent, aucune idée de l’environnement de l’individu qu’il suit.

Malgré que la psychoéducation existe depuis plus de 50 ans, comment expliques-tu le fait que ce soit encore méconnu?

Le fait que l’Ordre professionnel (OCCOPPQ) existe depuis peu de temps (depuis 2000) peut expliquer cette situation. Aussi, nous n’avons pas notre ordre à nous (nous le partageons avec les conseillers et conseillères en orientation). Il faut aussi prendre en considération que les psychoéducateurs ne sont pas remboursables par les assurances. Ainsi, un individu qui a le choix de consulter un psychologue qu’il pourra réclamer sur ses assurances en comparaison avec un psychoéducateur qu’il paiera de sa poche, choisira sans doute la première option.

Selon toi, quelles sont les caractéristiques que devraient posséder un bon psychoéducateur?

L’aspect clinique est très important, selon moi. C’est-à-dire, que le psychoéducateur soit en mesure de comprendre les histoires des gens qu’il rencontre sans que ces derniers aient à tout dire. La distance, aussi, l’empathie sans laquelle tu ne pourras aider. Si les individus qui viennent te consulter te sentent au-dessus de tes affaires, qu’ils se sentent juger… La patience est très importante. Par exemple, inutile de ronger ton frein si tu essaies d’aider une famille depuis longtemps et qu’ils ne font rien pour s’aider eux-mêmes. Il est donc important de lâcher prise, surtout si la situation vient te chercher personnellement, par exemple dans le contexte où tu sens que l’enfant ne bénéficie pas d’assez de soutien de la part de ses parents et que tu vois toutes les conséquences que cela pourrait engendrer à plus long terme.

Pour quelles raisons crois-tu qu’il y a moins d’hommes que de femmes dans cette profession?

Dans le domaine de la relation d’aide en général, il y a moins d’hommes que de femmes. Par exemple, il y a beaucoup moins d’enseignants que d’enseignantes. Je crois aussi que culturellement parlant, ils sont moins près de leurs émotions et le fait d’être près de leurs émotions est moins valorisé que chez les femmes, par exemple.

Selon toi, est-ce que le fait qu’il y ait moins d’hommes que de femmes a un impact sur la clientèle?

Oui, car la plupart des enfants que je rencontre dans le contexte scolaire sont des garçons. Je crois que la relation avec un homme c’est important, d’autant plus que dans le milieu où je travaille (école primaire multiethnique), les mères restent souvent à la maison et les pères sont absents, car ils ont une situation d’emploi précaire, en raison de leur immigration récente.

Selon toi, pourquoi il y a plus de garçons qui te sont référés à l’école?

Bien souvent, les garçons ont davantage de problèmes extériorisés que les filles. Donc, ces garçons vont déranger. Les filles vont avoir des problèmes intériorisés qui n’attirent pas l’attention et qui ne dérangent pas les autres élèves en classe. Il ne faut pas oublier que nous sommes en contexte scolaire, dans un contexte d’apprentissage, donc. Il faut que ça fonctionne bien en classe, pour que l’enseignante puisse dispenser son enseignement, pour que les enfants apprennent. L’enfant réservé ne dérange pas les autres. Je ne trouve pas juste que ces enfants bénéficient de moins de services, mais il faut aussi comprendre la réalité scolaire, où nous n’avons pas le budget (et le temps, donc) pour intervenir auprès de tous. Par contre, nous pouvons informer les parents de nos inquiétudes à l’égard de leur enfant afin qu’ils soient plus sensibles à cela et qu’ils puissent prendre des moyens et utiliser des ressources pour remédier au problème.

…Tel un épisode trépidant de Virginie, à suivre…

-Stéphanie Deslauriers